Publié par : lskndrs | octobre 15, 2011

Southernization : une vision de l’histoire globale

Lynda Shaffer dans le cadre de ses travaux sur l’histoire maritime de l’Océan Indien a proposé un nouveau sens au concept de “Southernization (1)”, pour décrire un processus observé en Asie du Sud puis dans diverses places de la planète (2). Il fait écho au terme “Westernization” (Occidentalisation) qui réfère à un développement original européen qui ensuite se serait étendu à d’autres parties du monde (par exemple le Japon). La “Southernization” (que nous nous proposons de traduire par « Méridionalisation ») englobe de nombreuses thématiques du développement comme la métallurgie, la médecine, la littérature, ainsi que les mathématiques, la production et le commerce d’épices, la création de nouvelles routes commerciales, l’agriculture, l’établissement et le commerce de cultures « méridionales » (sucre, coton), et diverses technologies liées.

Selon L. Shaffer, la méridionalisation a commencé conjointement en Inde et en Insulinde, puis s’étend à partir du Ve siècle (époque Gupta) vers la Chine, au VIIIe siècle dans le monde arabe, et touche la Méditerranée chrétienne vers 1200. On pourrait reconstituer à l’image des principes de l’ « occidentalisation » la création dans l’hémisphère nord d’un Sud « riche » et d’un Nord « pauvre ».

1. Les débuts indiens

Le développement méridional commence donc en Inde et Insulinde à l’époque Gupta. Le processus le plus ancien à l’œuvre est la culture du coton, ainsi que son industrie textile et son exportation (3). Au Ier siècle avant notre ère, une forte demande de coton indien existe en Egypte, ainsi qu’en Méditerranée et en Afrique de l’Est (4). Au Ve siècle, le coton est commercé en Insulinde. Pour Shaffer, “India virtually clothed the world”, jusqu’au contrôle britannique de l’Inde et de sa révolution industrielle textile (5). Si cet argument est amplement discutable (et discuté), dans la mesure où le coton fut dans de nombreuses sociétés (notamment romaine) un textile cher réservé à l’élite, sa portée reste encore à évaluer. Shaffer prend ensuite l’exemple de l’empire Maurya qui envoyait des expéditions exploiter des filons d’or en Sibérie, jusqu’à ce que les troubles nomades les en empêche. Ils cherchent également de l’or en Afrique de l’Est, et commercent avec les marchands Ethiopiens vers 300 (6). Comme dans les cas européen et arabe, les Indiens introduisent la valeur marchande de l’or dans les sociétés où il y a production.

Les activités indiennes s’incluent dans un phénomène de développement maritime de l’Océan Indien (appelé « Océan du Sud » par les Chinois), où les navigateurs majeurs sont les Malais. Utilisant les moussons parfois depuis 300 av. J.-C. pour naviguer jusqu’en Chine, et vers l’Inde. Pour Shaffer ce sont les premiers à avoir établi un contact. Ils atteignent la côte africaine au Ier siècle, peut-être ont-ils navigué jusqu’en Mer Rouge, établissant l’embryon d’un grand commerce d’épices (notamment la cannelle). Vers 400, ils naviguent dans un espace immense sans compas, hors de vue du rivage, et souvent à des latitudes sous l’équateur ne permettant donc pas de voir l’étoile polaire. Ils se dirigent en fonction du vent, des étoiles, de la formation des nuages, de la couleur de l’eau, forme de la houle et des vagues, ils déduisent la présence de terre par l’observation d’oiseaux, d’animaux ou de plantes marines. L’utilisation de grandes voiles auriques leur permet de remonter le vent, ce seraient ces voiles qui ont inspiré la voile triangulaire arabe. Enfin, en développant la route commerciale vers la Chine, ils commencent la navigation de la soie.

Si la question des premiers cultivateurs de sucre est encore ouverte (7), c’est en Inde que sa production se généralise, avec la culture de la canne produisant sucre et beurre clarifié, transporté et consommé à bord des navires. Enfin, l’Inde Gupta est le foyer de révolutions mathématiques de taille : invention des chiffres « arabes » (que les arabes appellent nombres « hindi »), et invention du zéro qui simplifie et accélère considérablement les calculs. Comme l’écrit Shaffer, les mathématiques sont une « belle preuve de méridionalisation ».

2. Méridionalisation de la Chine

L’impact sur la Chine de ce processus commence à être visible à partir de 350. Après la chute des Han (221), la période d’instabilité (les trois royaumes) voit le développement du Bouddhisme avec la construction de monastères et d’échanges culturels avec l’Inde (8). Après l’unification des Sui (681), puis sous les Tang et les Song, la méridionalisation chinoise se poursuit avec le bouddhisme, à travers des évolutions sociales, politiques, économiques, technologiques : les Chinois réorganisent leurs mathématiques selon le système indien (9) qui prospèrent sous les Song. Ils utilisent le coton et l’indigo, notamment pour le costume bleu et noir et paysans et les voiles de coton.

L’introduction de plusieurs variétés de riz, dont le riz de Campa, résistant à la sécheresse, double la surface cultivable en Chine. Cette transformation est en effet décisive, jusque là le riz était limité aux deltas, plaines, bassins et vallées de rivières. Avec le riz de Campa, la culture est étendue aux flancs de collines par un système de terrassement et d’irrigation. La population de Chine du Sud aurait ainsi triplé entre 850 et 1200, permettant l’émergence d’une puissance contrebalançant la primauté intellectuelle, sociale et politique du Nord. Le creusement du grand canal à l’époque Sui démontre la dépendance de la capitale du Nord des cultures du Sud.

Shaffer parle également de l’invention chinoise de la poudre pouvant être incluse dans le concept de méridionalisation. A l’époque Tang, les moines Indiens identifiaient pour les Chinois les sols contenant de la salpêtre, et leur montrait la flamme bleue créée par son allumage. Avec la découverte du compas, les Chinois se mettent à naviguer vers les iles aux épices, exportant vers l’Insulinde de la soie, des porcelaines, des biens de consommation en tout genre, notamment métalliques : aiguilles, ciseaux, marmites.

3. Les califats islamiques

La conquête arabe se double d’un transfert de techniques et produits indiens : sucre, coton, agrumes. Les Arabes produisent du sucre au Sud de l’Irak actuelle, et importent des esclaves Africains. Vers l’an mille, la canne à sucre est cultivée en Espagne, la production et le travail du coton se fait dans l’ensemble du monde musulman. La reprise des travaux indiens (10) en mathématiques permet de nombreux progrès, notamment en trigonométrie et en algèbre. Avec l’extension du commerce vers l’Est se créent des liens avec la Chine.

Ainsi vers 1200, la méridionalisation a créée une zone prospère depuis la Chine jusqu’à la Méditerranée arabe. Pour Sir Francis Bacon, les trois technologies qui « changèrent la face du monde » sont le compas, l’imprimerie et la poudre à canon. Or ce sont toutes les trois des inventions chinoises (ou apparentées). Le compas fut sans doute introduit par les Arabes en Méditerranée, la poudre à canon par les Mongols (11). Le développement de l’Europe occidentale serait donc lié à l’appropriation de ces éléments issus de la méridionalisation.

Le concept de Southernization est particulièrement ambitieux, car il vise à décrire de larges dynamiques sur des périodes et des espaces relativement moins connus que ceux concerné par la Westernization. Si cette analyse comporte de nombreuses limites et lacunes, elle a le mérite de se décentrer de la vision classique Européenne, tout en proposant encore un modèle explicatif et dynamique global.


(1) Il s’agit d’un terme de politologie américaine, lié aux valeurs du Sud américain.

(2) SHAFFER (Lynda), “Southernization”, Journal of World History, Vol. 5, no1, University of Hawai’i Press, Honolulu, 1994.

(3) Le coton est cultivé depuis 2300-1760 av. J.-C. dans la vallée de l’Indus, et sa technique s’est progressivement améliorée. Des marchands Indiens seraient par ailleurs venus en Mésopotamie.

(4) Shaffer se base probablement sur certains auteurs gréco-romains, notamment Hérodote et Pline.

(5) RIELLO (G.) et ROY (T.), How India Clothed the World: The World of South Asian Textiles, 1500-1850, Koninklijke Brill, Leiden, 2009.

(6) Au VIe siècle, Cosmas Indicolpeustès (« voyageur des Indes »), géographe Grec, mentionne des expéditions marchandes éthiopiennes depuis la côte océanique vers l’intérieur des terres et le Sud (Zimbabwe selon Shaffer).

(7) Certains penchent pour le Sud de la Chine, d’autres pour la Nouvelle-Guinée.

(8) Qui se faisaient notamment par voie maritime, et qui firent de Srivijaya un grand centre spirituel et intellectuel.

(9) Sans pour autant adopter les nombres indiens

(10) Mais aussi grecs et persans.

(11) Ainsi que l’imprimerie, selon Shaffer.

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