Publié par : lskndrs | novembre 11, 2011

Esclavage, clientélisme et islam en insulinde

De manière générale, les esclaves en Insulinde ne forment pas un groupe homogène et fermé, mais un groupe hiérarchisé et ouvert. Dampier écrit à propos des esclaves du sultan d’Aceh : « j’ai ouï dire que le roi n’avait pas moins de mille esclaves dont quelques uns étaient des principaux marchands qui avaient aussi quantité d’esclaves sous eux. Et quoique ces derniers soient esclaves, ils ne laissent pas d’avoir encore leurs esclaves eux-mêmes, de sorte qu’il est assez difficile à nos étrangers de connaitre deux qui sont esclaves parmi eux et ceux qui ne le sont pas… Ils sont tous en quelque manière esclaves les uns de autres »(1). Certains esclaves peuvent donc atteindre une situation plus qu’enviable. L’ascendance sociale est parfois fulgurante, et Tomé Pires raconte qu’un des sultans de Malacca qui aimait « faire sortir les gens de rien » avait élevé un de ses esclaves à la dignité d’amiral(2). Les esclaves privilégiés étaient notamment ceux qui servaient au palais, dans l’entourage des souverains et dans ses ateliers. A ce propos notons l’anecdote du passage de Baulieu à Aceh : à la demande du sultan, il avait laissé s’établir au palais l’orfèvre Rouennais Houppenille pour que celui-ci fasse une démonstration de ses talents auprès des autres artisans. Lorsqu’ils se réembarquent, le sultan qui pensait que l’orfèvre lui appartenait désormais refusa de le laisser partir(3). Cette forme de dépendance semble avoir été courante parmi les artisans, qui relevaient de tel ou tel orang kaya. Cette relation incluait des notions de protection et de redevance. Dampier parle notamment des pêcheurs, qui étaient parmi les plus riches des esclaves : « Je parle de ceux qui ont le moyen d’acheter des filets car ils en retirent un très grand profit et ce sont aussi les esclaves qui s’occupent à cet exercice (4) ». Ainsi les plus riches pêcheurs tendaient de grands filets entre plusieurs bateaux, et les plus modestes pêchaient à la ligne et hameçon dans de petites barques. Les forgerons et les charpentiers, notamment les charpentiers de marine avaient un statut analogue. Pour construire une flotte de galères, le sultan d’Aceh sollicitait les orang kaya qui à leur tour mobilisaient leurs gens, et étaient responsable de la construction et de l’entretien (5). Beaulieu note que les rameurs n’étaient pas des captifs enchainés à leur banc : « Ils ne font chiourme de forçats mais de pauvres gens qui tous rament bien (6) ».

Au bas de la pyramide, on trouve des esclaves spécialisés (notamment les porteurs), appelés abdi. Dampier remarque à ce propos le préjugé de certains Malais à l’endroit d’actes considérés comme serviles : « Les plus pauvres qui n’ont pas les moyens de tenir un esclave à leur service, en louent un lorsqu’il faut aller acheter du riz » […] « quand il n’y aurait pas plus de cent pas jusqu’à leur maison, parce qu’ils croiraient se deshonorer s’ils le faisaient eux-mêmes (7) ». Les textes européens font tous écho de la douceur avec laquelle les esclaves sont traités. Beaulieu, à propos des esclaves royaux à Aceh écrit : « Ils gardent les buffles du roi, construisent les bastimens, coupent du bois, fouillent les carrières, font le mortier » ; mais le roi leur fait « une composition modérée » : il ne les charge pas de fers « si ce n’est qu’ils ayent fait paroistre de se vouloir sauver » et surtout, de huit jours, il leur en laisse quatre pour travailler « en quelque ouvrage qu’ils adviseront bon être », ce qui leur permet d’amasser un pécule et de « racheter les journées qu’ils lui doivent », moyennant cinq sols par jour versés aux receveurs commis à cet effet (8). Il y avait donc une forme de servitude « à mi-temps » fortement éloignée de notre imaginaire.

Le code maritime explique comment une dépendance peut se créer : soit par capture et déportation (à la suite d’une guerre ou de razzia), soit pour insolvabilité. L’accès à la liberté se fait par rachat. Ces modalités renforcent encore la mobilité sociale et géographique. Le Code protège l’abdi, et cherche à lui faire intégrer la société et à lui donner les moyens de s’émanciper (notamment grâce au pécule). « Quiconque bat son abdi à mort a enfreint la loi de Dieu et doit être mis à mort ou payer une amande de 5 tahil ¼ ». Dans le cas d’un meurtre d’un esclave royal, le coupable doit être abattu sur place s’il essaie de s’échapper, sinon payer une amende de 49 fois le prix de la victime (9). Les mariages mixtes entre libres et dépendants sont tout à fait autorisés. Si l’homme libre doit être assez riche pour payer une dot, il doit épouser une fille libre, mais s’il est « impossible de contrôler sa passion », le mariage avec une esclave doit être considéré comme licite. Quant à une femme libre voulant épouser un abdi, elle doit en exprimer le désir et avoir le consentement de la famille (10).

On trouve également dans le Code des précisions concernant « l’autonomie économique » du dépendant : il peut se livrer à des opérations de commerce avec l’autorisation de son maitre, peut recevoir un salaire à condition de lui en reverser une partie (en contrepartie, le maitre est responsable des torts que l’abdi peut éventuellement causer à l’employeur). L’abdi reçoit un pécule et est passible comme l’homme libre d’amendes (mais dont la valeur est minorée). On note aussi une amende en cas de fuite (et une amende sur ceux qui les cache), mais il est inattaquable s’il atteint un port relevant d’une autre juridiction (dans ce cas l’extradition est nécessaire) (11).

Notons enfin des mesures d’intérêt général en cas de catastrophe : si une région est victime d’une guerre ou d’une catastrophe naturelle et que ses habitants poussés par la famine et la misère sont forcés à devenir esclaves, il n’est pas permis aux nouveaux maitres de les vendre ensuite, et ils peuvent se racheter à moitié prix. Cette mesure humanitaire exceptionnelle montre le souci certes modeste de tempérer les excès du système et de « défendre les pauvres face aux accapareurs (12) ». Ce tableau de sources s’applique surtout à Malacca et Aceh, qu’en est-il de Java ? Tomé Pires indique que Java fut un centre pourvoyeur d’esclaves. Les sources hollandaises et anglaises sur les ports du Paisisir insistent aussi sur l’importance des non-libres, en particulier à Banten (13). La V.O.C. interdit l’esclavage de Javanais pour refixer la force de travail sur la terre, conjointement avec la renaissance du royaume de Mataram (14).

Pourquoi relier ces formes de dépendance à l’islam et quelles en sont les raisons ? Reid dans “Closed and open Slave Systems in Pre-colonial South-east Asia“ donne quelques éléments de réponse : il insiste sur la faiblesse démographique (15 millions d’habitants en gros pour l’ensemble de l’Asie du Sud-est, à une époque où l’Europe ou la Chine en compte environ 100 millions) et l’inexistence de grands ensembles politiques susceptible d’imposer un système étatique. Pour Lombard, la première explication n’est pas valable pour l’époque des sultanats : la faiblesse démographique a existé surtout à l’époque des royaumes indianisés, où selon lui l’esclavage n’existait pas mais des états puissants ont pu apparaitre (15). En revanche, la deuxième explication semble faire consensus parmi les historiens de la question : l’affaiblissement de l’état contribua, comme aux débuts de la féodalité, au renforcement des liens « d’homme à homme ». Pour Lombard, l’essentiel est dans l’intensification de l’économie monétaire et dans l’essor de nouveaux centres urbains, phénomènes déjà observés au Moyen-Orient durant les VIIIe-XIe siècles lors de la première expansion de l’islam (16).

Deux points sont à rapprocher : selon la charia, ne peuvent être privés de leur liberté et réduits à la condition d‘esclaves que ceux qui ne sont pas encore convertis à l’islam. Ce principe est observé dans les cités portuaires de l’Archipel (seuls les infidèles deviennent en principe abdi). Les Capitulations d’Omar qui réglementent le statut des infidèles en régime musulman sont adaptées en Malais. Sur le plan pratique, l’ébranlement des anciens ordres hiérarchiques, le brassage humain et certains de leurs effets secondaires (restructuration des métiers par exemple) s’observe également dans les deux milieux : « Le califat de Bagdad avait eu ses esclaves Slaves, Turcs ou Zanjs : les sultanats de Malaka, d’Acéh et de Banten eurent leurs Niassais et leurs Bataks, leurs Torajas et leurs Balinais, leurs Sakays de Péininsule, et leurs Javanais de Blambangan, arrachés à la fixité d’une vie élémentaire et jetés dans le mouvement d’une grande cité.  Dans un cas comme dans l’autre, nous avons au bout du compte absorption et homogénéisation sous un signe commun, celui de l’islam » (17).


 

(1) DAMPIER (G), Supplément d voyage autour du monde, Machuel, Rouen, 1723, cité par LOMBARD, Le Carrefour javanais, essai d’histoire globale, vol 2 : « Les réseaux asiatiques », Editions de l’école EHESS, Paris, 1990.

(2) LOMBARD, op cit.

(3) DE BAULIEU (A.), Journal, in Thévenot ed., Collection des Voyages, vol II, Paris, 1666, cité par LOMBARD, ibid.

(4) DAMPIER, op cit.

(5) LOMBARD, op cit.

(6) BEAULIEU, op cit.

(7) DAMPIER, op cit.

(8) BEAULIEU, op cit.

(9) LOMBARD, op cit.

(10) Ibid.

(11) Ibid.

(12) Ibid.

(13) Par exemple E. Scott dans An Exact Discourse… », in Foster ed., The Voyage of Sir Henry Middleton, Londres, 1943.

(14) LOMBARD, op cit.

(15) Ibid.

(16) Ibid.

(17) Ibid.

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