Publié par : lskndrs | janvier 9, 2012

Jean Greisch : Le buisson ardent et les lumières de la raison (T.2)

Le tome 1 du Buisson ardent était consacré à ce que Jean Greisch appelle les paradigmes « spéculatif » et « critique » de la philosophie de la religion, relevants pour l’essentiel de l’idéalisme allemand, avec en tête Kant, Hegel, Schelling, et bien sur Schleiermacher en ce qui concerne notre sujet. Si les problématiques et les systèmes philosophiques discutés et imaginés par ces auteurs ne suscitent plus un réel débat contemporain, et relèvent plus d’une histoire de la philosophie de la religion, les idées présentées dans le tome 2 sont pour la plupart portées et débattues sur la scène philosophique de nos jours.

Une nouvelle fois, deux paradigmes sont présentés par Jean Greisch : celui de la phénoménologie et celui de la philosophie analytique.

Le chapitre phénoménologique s’ouvre sur une excellente présentation des éléments clefs de la phénoménologie husserlienne qui permettront aux lecteurs de suivre la majeure partie du propos sur les phénoménologues de la religion, à commencer par les brides de Husserl himself sur la question. Sont présentés ensuite les grands fondateurs : Rudolf Otto et son ouvrage Le sacré où est exploré le sentiment du « numineux », et Max Scheler, grand rénovateur de la pensée catholique à qui un certain Karol Wojtyla consacra sa thèse.

A la suite de la méthode de Scheler, Jean Greisch aborde les travaux d’anthropologues, notamment Van der Leeuw et (plus connu), Mircea Elliade, et passe ensuite à la phénoménologie française postérieure aux années 1960 : introduction sur Lévinas, Jean-Louis Chrétien (phénoménologie de la prière), Jean-Yves Lacoste (phénoménologie de la liturgie), Michel Henry (phénoménologie de la vie) et Jean-Luc Marion (son approche passionnante de Descartes et sa phénoménologie du don). Le chapitre est conclu sur Dominique Janicaud qui décèle à travers ces différentes philosophies le « tournant théologique de la phénoménologie française », visible par exemple dans la « hauteur » transcendante de Lévinas.

 

La partie consacrée au paradigme analytique s’ouvre sur une présentation du « premier » Wittgenstein et des traces de sa pensée sur la religion, beaucoup plus riche et subtile que ce que les néopositivistes ont voulu retenir. Jean Greisch évoque ensuite le pragmatisme de William James, antérieur à Wittgenstein et qui l’a sans doutes influencé, puis dans « les défis de l’empirisme logique » il montre les délicates tentatives de discours des penseurs du Cercle de Vienne sur la religion passée par le rasoir d’Ockham et les fourches caudines de Hume, et leur « enlisement » progressif dans le principe de falsification, ou bien leur « désertion » (ainsi que « l’empirisme chrétien » de Ramsey).

Enfin, le chapitre s’achève sur le « second » Wittgenstein des jeux de langages et ses héritiers. Une nouvelle fois Jean Greisch insiste sur la subtilité de la pensée de Wittgenstein, et sur l’impossibilité à enfermer ou arrêter sa pensée à un système, à l’image de Socrate.

 

Si la partie phénoménologique, particulièrement lourde, requiert une certaine maitrise du vocabulaire de la discipline (abordé certes en introduction, mais son assimilation et son application à la religion ne sont pas des plus évidentes), le chapitre analytique est particulièrement accessible malgré la particularité de cette philosophie. Il est celui qui m’a le plus agréablement surpris jusqu’ici : m’attendant à un exposé à la fois complexe et austère, j’ai été enthousiasmé non seulement par Wittgenstein dont je connaissais déjà la place singulière au sein de la philosophie analytique (membre fondateur mais aussi « enfant terrible » du Cercle de Vienne), par la clarté de l’exposition des problématiques de l’empirisme logique, par de régulières notes d’humour tout à fait en phase avec les auteurs, et enfin par le superbe chapitre consacré à James, dont la pensée orientée exclusivement sur l’aspect intérieur et personnel de la religion se penche audacieusement sur le mysticisme.

« C’est un des troublants mystères de la vie que, pour beaucoup d’entre nous, les seuls moments où nous aspirons quelques bouffées d’infini soient les premières phases de l’abrutissement ».

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