Publié par : lskndrs | février 12, 2014

Révisions & examens (Alain, 1906)

Un nouvel examen vient d’être institué, à la suite duquel on pourra recevoir un certificat d’aptitude aux fonctions de magistrat. Il en sera de cet examen comme de tous les autres, il donnera de bons résultats au commencement, et de mauvais ensuite.

Lorsqu’un examen nouveau est constitué, les candidats se préparent un peu à l’aventure, et les juges interrogent de même. Tous deux tâtonnent et jettent la sonde. Le juge se défie de lui-même, passe d’une question à l’autre, et le candidat finit par dire ce qu’il a à dire, ce qu’il voulait dire. C’est un peu comme si le juge disait avec bonhomie : « Parlez-moi de ce que vous savez le mieux. »

L’examen parait alors facile ; mais c’est là une erreur ; car il faut que le candidat montre quelque chose qui soit à lui : et c’est le triomphe de celui qui sait bien une chose sur celui qui sait médiocrement un grand nombre de choses. Le juge applique alors cette belle maxime, qui est, je crois, de Vauvenargues : « Il faut juger un homme non par ce qu’il ignore, mais par ce qu’il sait et par la manière dont il le sait. »

On cite souvent à e propos l’examen d’un candidat à l’Ecole polytechnique, qui montra, dans la suite, mieux que du talent. « Qu’est ce qui vous a spécialement occupé ? – Le calendrier. – Eh bien, parlez-moi du calendrier.  » Voilà une manière d’interroger qui tue les médiocres.

Mais, dès qu’un examen commence à vieillir, alors une tradition se forme. L’examinateur cesse d’improviser et de jeter la sonde : une ornière se creuse dans le chemin, et la roue y retombe toujours, et, y retombant, la creuse encore : le juge laisse voir des préférences et des tics : les questions se fixent, et les réponses aussi.

Alors grandit le préparateur, homme habile, qui sait les examens, fait la statistique des questions posées, et dresse, en quelque sorte, la carte de l’examinateur : ici une belle route : là un tournant dangereux : plus loin un précipice. Il ne s’agit que de rendre cette topographie familière au candidat, en lui faisant, comme pour le circuit de la Sarthe, essayer bien des fois la piste. Les jésuites excellent dans cet art de préparer les jeunes gens aux examens : mais l’Université s’y est mise, elle aussi, et les suit de près. Et voilà notre candidat bien gavé, bien bourré de réponses toutes faites, solidement attachées par l’habitude à toutes les questions probables. L’examinateur déguste la formule en connaisseur : il ne pense plus à gratter cette mince surface : il n’en a même plus l’occasion : ‘autant que le nombre de candidats augmente, et qu’il faut aller vite.

Ainsi peu à peu la Mémoire détrône l’Intelligence et le dressage remplace l’instruction. Ainsi les jeunes gens de vingt ans parlent comme s’ils avaient soixante ans, et pensent comme s’ils avaient quatre ans.

Alain, PN 187, 25 août 1906

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Responses

  1. Ce qui compte, c’est la bataille, qu’importe les épreuves qui s’avèrent redondantes au vue de ce texte de 1906… Comme quoi les choses ne changent guère… J’espère que je ne terminerai pas de la même manière, doté d’une capacité mentale diminuée, même si je dois bien l’avouer, ce n’est pas la partie de ma vie la plus intéressante qui se déroule actuellement.

    Portons bien haut l’oriflamme comme nous le montre ce noble et fier chevalier Geoffroy de Charny ! Et espérons que cette fois ci la bataille de Poitiers se déroule correctement !


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